Extrait - S'il suffisait d'un détour

1

Laura

 

Sans regarder, je tends la main vers le produit suivant. Un sac de lait.

Bip.

Une brique de fromage.

Bip.

Une boîte de macaronis.

Bip.

De temps en temps, je pousse les articles déjà scannés vers les sacs d’emballages pour faire de la place.

Un concombre. Code 4062.

— T’as vu, il est encore là.

La main sur le chou-fleur, je stoppe mon élan et lève les yeux. Armand me pointe quelque chose dehors. Les affiches qui annoncent les rabais de la semaine font presque la largeur de la vitrine. Je fais un pas à gauche pour réussir à voir ce qu’il me montre, même si je me doute déjà de quoi il s’agit.

— Oui, je l’ai remarqué.

Depuis deux jours, un homme vient s’asseoir sur le banc en face de l’épicerie. Il n’est pas d’ici et personne ne le connaît.

Bip.

Un pâté au poulet.

Bip.

— Donald l’a vu rôder autour des poubelles derrière la boulangerie, hier. Fais attention en sortant, ce soir.

Je fige le gâteau au chocolat au-dessus du scanner. Ses craintes me font presque sourire.

Bip.

— Ben voyons, monsieur Armand. On est à L’Île-Ville, personne se fait attaquer sur la rue Principale. Les gens qui fouillent dans les poubelles sont pas dangereux.

S’il vivait en ville, il en verrait tous les jours, mais je comprends qu’ici, c’est toute une affaire.

— Non, ma petite, on est jamais trop prudent avec les inconnus. Je me méfie de lui, dit-il en secouant son index. Un livre a disparu après son passage à la librairie, hier matin. Je suis certain que c’est lui qui l’a pris.

Je jette un oeil à l’extérieur. Le gars n’a pas bougé. Il regarde dans le vide. Les flocons tombent tranquillement autour de lui. C’est vrai qu’il est intrigant… Un sac à dos est posé à côté de lui. Son bras est appuyé dessus, comme si c’est tout ce qu’il possédait et qu’il avait peur de se le faire voler. On dirait qu’il arrive de nulle part et qu’il n’a nulle part où aller. Mais il n’a pas l’air bien méchant. En tout cas, pas de quoi changer de trottoir pour l’éviter. Non, il est plutôt songeur. Ou rêveur, je ne sais pas trop. S’il est toujours là tantôt, je lui donnerai mon muffin.

D’un geste que je ne calcule plus, j’attrape la boîte de biscuits au caramel.

Bip.

Ce son va me rendre folle. Je l’entends encore quand je me couche le soir.

Un sac de pommes.

Bip.

Sous-total.

— Ça vous fait soixante-douze dollars et treize sous.

Armand cesse d’écornifler ce qui se passe dans la rue et sort son portefeuille. Il a du mal à l’ouvrir avec ses doigts qui tremblent toujours un peu. Son chapeau est de travers, son front est en sueur… Faire ses emplettes est son sport. Comme chaque semaine, il me tend un billet de cent dollars.

— Tu passeras à la librairie, j’ai reçu le livre que tu m’as commandé, dit-il en prenant autant de temps à ranger sa monnaie qu’à sortir son argent.

Ça ne me dérange pas, il n’y a pas foule aujourd’hui. La bordée de neige qu’on annonce depuis trois jours a fait peur à tout le monde, ils sont tous venus faire leurs emplettes à l’avance.

— Super ! J’arrêterai demain.

Je l’aide à emballer ses achats dans ses sacs quand la porte s’ouvre avec fracas. Liam, notre boucher, entre avec le vent froid. À lui seul, il est une tempête ambulante. Il a les bras chargés d’un énorme chaudron cabossé et d’une boîte de couteaux mal fermée.

— C’est bon, je suis pas en retard ! crie-t-il en même temps qu’il bute dans un pli du tapis.

Le chaudron atterrit par terre dans un grand CLONG juste à côté d’Armand qui sursaute en lâchant son portefeuille.

— Doux Jésus !

Liam relève la tête, ses cheveux noirs en bataille. Il a son petit air de gamin contrit qui ne l’est pas vraiment.

— Désolé, monsieur Armand !

Il ramasse son chaudron, coince ses couteaux contre sa hanche et file vers la boucherie. Armand secoue la tête, et c’est le tour de M. Donald d’entrer. Il secoue ses pieds sur le tapis déjà gorgé de slush. Ça envoie de l’eau partout, et je vais encore devoir donner un coup de moppe.

— Avez-vous vu ? chuchote-t-il en époussetant la neige sur son manteau.

Tous les clients ont dit la même chose en entrant aujourd’hui. C’est le sujet de l’heure. Plus que la météo qui est normalement au coeur de toutes les discussions. Mais là, personne ne parle de la tempête à venir. Non, les spéculations vont bon train. Qui est l’étranger ? Cette question est sur toutes les lèvres. Le potinage s’enflamme et chacun y va de sa théorie. J’imagine que c’est normal dans un village d’à peine trois mille habitants. Ici, tout le monde se connaît, et les nouveaux ne passent pas inaperçus. J’ai subi le même sort quand je suis arrivée il y a quelques années. Je débarquais de Montréal et je me suis heurtée à une communauté tissée serrée. Les regards méfiants. Les murmures dans mon dos. Les conversations qui se taisaient quand j’entrais quelque part. Les bonjours polis, lancés pour la forme. J’ai été patiente, et ils ont fini par m’accepter. Maintenant, je me sens chez nous.

Armand entame une discussion avec Donald, alors je pousse ses sacs et commence à passer les articles de Phil Thibault. Il a déposé son petit panier sur le comptoir. J’en déduis que c’est à moi de le vider… Il est déjà rendu avec les deux autres commères devant la vitrine. Bah ! J’aime mieux ça que de devoir trouver une énième excuse pour refuser son invitation à souper.

Crème glacée.

Bip.

Pizza.

Bip.

Pourtant, je n’ai pas de raison de l’éviter. Il est gentil, respectueux, travaillant, beau… Il a juste le mauvais prénom.

— La petite Graham l’a vu flâner une partie de la soirée autour du garage, lance-t-il.

— Ah oui ? souffle Donald. Il a traîné derrière la boulangerie, aussi.

— Il est venu chez nous, également, répète Armand. Il s’est promené entre les rayons de livres et il a utilisé l’ordinateur public.

Leur conversation devient un bruit de fond que je n’écoute pas vraiment. Je passe les articles tel un robot sur le pilote automatique. Chaque printemps, je me dis que cette année est la bonne pour mon projet. Mon rêve est d’ouvrir un cat café. Des chats qui ronronnent. Des gens qui lisent en mangeant une brioche. Moi qui prépare des lattés au caramel. L’été, c’est bondé de touristes dans le coin. J’imagine un joli auvent, des tables en bois… Travailler à l’épicerie, c’était en attendant. Ce que je veux vraiment, c’est monter ma propre entreprise. Sauf que voilà, j’en suis au même point que l’an dernier et que l’autre d’avant. Je me fais chier avec le bip d’une machine qui résonne du matin au soir. Je m’ennuie à mourir derrière ma caisse. J’attends le bon moment.

Mais comment on fait pour savoir que c’est le bon moment ?

Je me dis que l’étranger assis sur le banc est peut-être aussi paumé que je l’étais quand je suis descendue de l’autobus dans cette ville après dix heures de route. Peut-être qu’il fuit quelque chose, lui aussi ? Espère-t-il trouver un cocon réconfortant, comme j’ai trouvé le mien lorsque Lucille m’a recueillie chez elle ? Cherche-t-il un sens à sa vie ? Un nouveau départ ? On n’atterrit pas à L’Île-Ville en plein mois de mars pour rien.